Slow vs. fast fashion : le paradoxe

Aujourd’hui, j’avais envie de rebondir sur un billet publié il y a quelques jours par Anne sur son blog Le Dressing Idéal. Intitulé « Pourquoi je ne boycotte pas Sézane, & Other Stories et Uniqlo », celui-ci a vraiment fait écho en moi. Il ravivait l’un de ces dilemmes dans lequel je me retrouve finalement assez souvent !

Comme Anne, j’ai pris il y a quelques mois maintenant (je crois même que cela fera bientôt un an) la direction d’une consommation de vêtements plus raisonnée. J’essaie d’acheter moins, et plus durable : des modèles universels, versatiles, mais qui correspondent tout de même à mon style vestimentaire ; et, le plus possible, issus de marques de mode éthique.

Mais comme Anne le dit si bien dans son billet, on peut parfois faire face à un paradoxe : choisir de consommer plus éthique, et continuer d’acheter quelques pièces dans des marques de fast-fashion, comme Sézane, Uniqlo, & Other Stories ou Des Petits Hauts.

Peut-être par souci de transparence, mais surtout pour élargir le débat, j’ai aussi eu envie (ou besoin) de vous donner quelques informations sur ma démarche, pour ensuite peut-être en apprendre plus sur la vôtre, ainsi que sur vos expériences, vos ressentis. Plusieurs raisons me font penser que je ne suis pas totalement en contradiction avec moi-même lorsque je prône une mode responsable tout en achetant, parfois, des pièces de « fast-fashion ».

Les comportements extrêmes (dans le sens « rigoureusement suivis ») riment parfois avec intolérance

Premier point : je crains les extrêmes. Pour moi, être « extrême » dans une démarche, c’est inévitablement risquer l’intolérance. Deux valeurs complètement à l’opposé de ce que je suis. Cela se voit encore peu dans le secteur de la mode, mais je l’ai vécu dans celui de l’alimentation. Je ne prends ici personne à parti, mais j’ai eu des conversations parfois houleuses avec des végétariens qui n’envisageaient absolument pas que quelqu’un puisse manger de la viande. Alors, on ressentait à chaque moment du diner une volonté de leur part de nous « convertir » à leur « religion ». Pour eux, il y avait une vérité. La leur. Or, je crois que le monde n’est pas en noir et blanc, mais plutôt en gris clair ou gris foncé.

Je refuse que l’on m’impose un mode de vie si strict que la culpabilité prend le relais si j’y déroge. Je veux conserver ma liberté. Et ne surtout pas entrer dans le jugement, des autres ou de moi-même.

Pour moi, quelqu’un qui consomme éthique la moitié du temps est déjà dans une démarche responsable.

C’est quoi, l’éthique ?

Je vous propose un test : essayez, lors d’un diner, de poser la question suivante : « c’est quoi pour vous, l’éthique? ». Je ne doute pas qu’aucune des personnes présentes n’aura la même définition.

La mode éthique peut recouvrir des dizaines de façon d’être éthique. Pour l’un, ce sera l’assurance que les travailleurs sont respectés et disposent de conditions de travail et de rémunération dignes. Pour l’autre, l’éthique sera associé à la volonté de ne pas alimenter un système qui maltraite les animaux. Une autre position pourrait être celle de protéger la planète de l’impact de l’industrie de la mode. Ou ces trois raisons. Ou deux sur trois. Bref, un infini de possibles.

Selon ces motivations à être « éthique », on aura divers comportements face à la mode éthique. Prenons l’exemple du cuir : une personne qui place le curseur sur les conditions de travail pourra acheter chez Jules & Jenn (les ateliers sont au Portugal, mais la marque fait du cuir), alors qu’une personne qui défend la protection des animaux consommera plutôt chez Minuit sur Terre ou Veja, deux marques de chaussures et maroquinerie vegan.

En matière d’éthique, mes valeurs sont les suivantes, de la plus importante à la moins fondamentale : 

  • privilégier le plus possible les marques garantissant des conditions de travail dignes et justes à leurs travailleurs. C’est vraiment la raison fondamentale qui m’a poussée à prendre le chemin de la mode responsable. J’ai envie de me battre pour les hommes et les femmes qui cousent nos vêtements, pour qu’ils puissent vivre correctement de leur travail et dans des conditions de sécurité.
  • faire vivre les circuits courts, et ainsi retrouver un sens dans ma façon de consommer. Plutôt que d’alimenter une grande marque de mode, où finalement on ne sait pas trop à quoi servent les euros qu’on y laisse, je me dis qu’en achetant chez un créateur ou label indépendant, ma participation est plus concrète, pragmatique.
  • la troisième raison, c’est l’utilisation de produits chimiques, pour des raisons de santé mais aussi d’impact environnemental (les deux cotés d’une même médaille). Je vais ainsi privilégier les matières dont la production a le moins d’impact sur le corps mais aussi sur l’environnement, c’est-à-dire les tissus d’origine naturels, ou transformés sans être trop énergivores (je vous conseille mon podcast sur le sujet ici).

Le problème de l’offre et du coût de l’éthique

À Sciences Po, l’un des concepts préférés de mon professeur d’économie était : « toute chose égale par ailleurs ». On nous proposait une théorie économique, valable « toute chose égale par ailleurs », c’est-à-dire sans prendre en compte un contexte spécifique. 

Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’on nous berce en nous faisant croire qu’on peut tous consommer la mode éthique « toute chose égale par ailleurs » SOIT sans prendre en compte le COÛT de la mode éthique, ni l’OFFRE disponible.

La mode éthique a indéniablement un coût. Je ne le critique pas, je le trouve justifié et parfois même en-dessous de ce qu’il devrait être vraiment (j’en parlais déjà ici) MAIS je comprends, pour ne pas avoir moi-même un salaire mirobolant, que le sacrifice est encore trop important pour ne consommer qu’éthique. Je sais que de nombreux moyens permettent aujourd’hui d’acheter plus responsable sans y laisser des plumes (le seconde-main, notamment, j’y viens petit à petit), mais j’avais envie d’ici me concentrer sur l’acte d’achat 🙂

L’autre obstacle, et j’y avais déjà consacré un article ici, est à mon sens l’offre, encore trop peu riche, en France notamment, pour se composer une garde-robe 100% responsable et qui nous corresponde stylistiquement parlant.

Alors oui, parfois, et même souvent finalement, je n’achète pas de marques à proprement dite « éthique ». Quitte à consommer peu, j’ai aussi envie que les pièces que j’achète me correspondent parfaitement. Je n’ai pas envie de faire de compromis dans le choix de mes vêtements, sinon, autant ne rien acheter. J’essaie de me distancier de Sézane, car je ne cautionne pas le rythme effréné de leurs collections, mais dans les faits, ce n’est pas toujours un succès. J’apprécie énormément & Other Stories car leur style me correspond parfaitement, bien qu’il s’agisse du groupe H&M. De la même manière, j’aime le preppy chic de Claudie Pierlot et la pink touch de Des Petits Hauts, et je m’octroie une ou deux pièces par an, si j’ai le coup de coeur !

Je procède aussi au cas par cas, en me renseignant sur la provenance du vêtement : si la marque n’est pas éthique mais que les vêtements sont pour la plupart produits en Europe, je suis encline à acheter. Si les matériaux utilisés sont bio ou d’origine naturelle, je suis encline à acheter.

Et vous, quel est votre rapport à l’éthique ? Vous trouvez vous parfois dans ce dilemme entre slow et fast fashion ?

J’ai hâte de vous lire sur un sujet aussi passionnant !

À très vite,
Estelle

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8 Commentaires

  1. 18 décembre 2018 / 15 h 28 min

    Hello ! En lisant vos 2 articles, à toi et Anne, je me dis que je dois vraiment être un mouton à 5 pattes. Il y a un an, en lançant mon blog, j’ai décidé que par la même occasion je n’achèterai plus qu’éthique. Le film the true cost m’a tellement dégoûté de la fast fashion que je n’arrive plus du tout à acheter ces marques là. En un an, je n’ai jamais craqué ni eu envie de craquer, et pourtant je ne me sens pas extrémiste ! Ca c’est fait hyper naturellement, sans me sentir frustrée.
    Pour autant, je ne vais pas culpabiliser les gens qui font des efforts et craquent, parce que je vois bien dans ma démarche zéro déchet à quel point c’est blessant et contre-productif. Mais j’ai tendance à suggérer des alternatives éthiques à mes proches quand je sais qu’ils cherchent un produit en particulier 😉
    Et pour répondre à ton test, j’ai exactement la même définition de l’éthique que toi ! 😉

    • Someplacecalledhome
      Auteur
      19 décembre 2018 / 9 h 29 min

      Hello,

      Je crois qu’aucun de nos deux billets ne voulaient te faire sentir comme un mouton à 5 pattes 🙂
      Tu as beaucoup de chance d’avoir pu effectuer ce passage sans frustration : après The True Cost justement, je n’ai plus jamais acheté chez H&m (et du coup And Other Stories, le même groupe), Zara ou Mango comme je le faisais avant. En revanche, j’ai encore un peu de mal à tirer un trait sur certaines belles pièces aperçues chez Des Petits Hauts, Claudie Pierlot ou Sézane notamment. Je vais tenter en 2019 de passer par le seconde-main pour ces marques là, c’est un de mes objectifs 🙂

      Le principal est comme tu dis, de ne pas culpabiliser, d’éclairer sur un sujet tout en laissant le choix à l’autre d’approuver ou non 🙂

      À bientôt,

  2. 18 décembre 2018 / 19 h 35 min

    Bonsoir Estelle,

    Merci pour cet article très intéressant. Je suis dans une démarche éthique également, depuis un moment déjà, qui passe surtout par l’arrêt de fast fashion, des achats raisonnés, des achats de seconde main.
    Personnellement, je suis fan du style Sézanne comme si mon style était incarné par cette marque ! mais je me refuse à acheter chez elle parce que les prix sont beaucoup trop élevés quand on considère (l’absence de) l’aspect éthique. Plus c’est cher et plus je suis exigeante sur la provenance et moi je serai indulgente avec la marque. Je ne dis pas que j’ai raison mais c’est comme ça que ça fonctionne pour moi.
    Bonne soirée à toi !

    • Someplacecalledhome
      Auteur
      19 décembre 2018 / 9 h 36 min

      Hello Alexia,

      Merci pour ton partage d’expérience, ce sujet est tellement passionnant !
      Je suis absolument d’accord avec toi sur le fait que les prix ne sont pas toujours justifiés, notamment chez Sézane. J’avoue que la question de l’éthique de cette marque se pose toujours dans ma tête, car il y a des signaux « contraires », dont je parlerai d’ailleurs sans doute prochainement par ici…

      à bientôt !

  3. Samia
    18 décembre 2018 / 20 h 37 min

    Bonjour Estelle, Merci pour ton article !

    Pour ma part, je suis végétarienne depuis 2 ans pour une question d’écologie, j’ai eu un déclic lorsqu’on m’a parlé du « jour du dépassement », le jour où l’humanité a dépassé les ressources que la Terre peut lui donner. Je n’ai aucune vocation à « convertir » les gens à mes idées, mais je ne me gêne pas pour les expliquer. D’ailleurs on m’a plus souvent pris pour une illuminée qu’autre chose… Surtout quand je refusais de manger des tomates hors saison (coucou à mes collègues).

    Parallèlement à cette démarche mon budget shopping explosait le budget moyen, j’achetais tout ce qui me plaisait (merci instagram), jusqu’à ce que je me mette à la couture, comprenant que ma frénésie devait être stoppée. Et ça a marché. Depuis 10 mois que je m’y suis mise je n’ai quasiment pas acheté de vêtements et pas du tout de Ba&sh ou de Des Petits Hauts. Maintenant quand je vois une robe à 15€ je me dis qu’il n’est pas possible de produire de manière éthique une robe à ce prix, et quand celle-ci coûte 150€ (avec une jolie étiquette made in china) je me dis qu’on nous prend pour des pigeons… Donc pour moi fini Sézane, et autres.
    Aujourd’hui je porte encore du cuir, mais des marques comme Minuit sur Terre m’attirent, toujours pour une question d’éthique. Quand mes Repetto et mes Jérôme Dreyfuss seront usés j’irai de ce côté, toujours pour une question d’écologie (1 kg de cuir = 16 000 litres d’eau).

    Bref si tu m’as lu jusqu’ici 😉 c’est ma démarche personnelle et que si en en parlant autour de moi chacun peut faire un pas dans ce sens, la planète s’en portera mieux.

    Bonne soirée !
    Samia (sur insta : @rosesaminette)

    • Someplacecalledhome
      Auteur
      19 décembre 2018 / 9 h 42 min

      Bonjour Samia,

      Merci pour ce retour d’expérience 🙂

      Il est parfois difficile de faire comprendre les choix qui nous guident, certains trouveront toujours qu’on « se pose trop de questions » alors que dans l’immédiateté de la société d’aujourd’hui, la question est plutôt « qu’est-ce que j’ai envie de manger maintenant? »… que « qu’est-ce que j’ai envie de manger aujourd’hui qui n’entre pas en contradiction avec les saisons ? ». En parler autour de nous est fondamental, c’est comme ça que les choses changent. En toute intelligence et sans jugement, bien entendu !
      Après tout, si je choisis aussi de parler ici de marques de mode plus responsable et de remettre au goût du jour la couture, c’est bien que moi aussi, j’ai envie de montrer qu’une autre manière plus responsable de consommer est possible !

      Enfin, je suis totalement raccord avec ce que tu dis de la couture : cela a joué comme une révélation de mon côté, et m’a aidé à replacer de la VALEUR dans le vêtement.

      À très bientôt, je te souhaite plein de beaux projets couture pour 2019 !

  4. 19 décembre 2018 / 20 h 03 min

    Hello,

    Article très intéressant merci 🙂 J’avais lu il y a quelques temps l’article du blog le dressing idéal et il avait également fait écho chez moi 🙂 Je me retrouve beaucoup dans ton article également et surtout dans le fait que je n’aime pas les extrêmes souvent trop peu ouverts à mon sens !

    Et je vais tester à Noël ta petite question « qu’est-ce que l’éthique pour vous ? » je suis sure que ça va animer la soirée ? 😛
    Bises

    • Someplacecalledhome
      Auteur
      20 décembre 2018 / 14 h 55 min

      Ravie que cet article ait pu faire écho avec tes réflexions !
      J’espère que ça animera juste ce qu’il faut 🙂
      À bientôt,

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